par Fernand DIVOIRE

Je m’accuse…
Je m’accuse d’avoir, dans un livre qui n’existe plus chez les libraires, commis une erreur volontairement.
« Il n’y a pas de maîtres en Occident », disais-je en substance. « Il n’y a pas, dans nos rues, d’authentiques Instructeurs. »
Au moment, où je laissais imprimer cela, une grande soif de Savoir, de Pouvoir et d’Oser – mais point de se Taire – régnait déjà. Par milliers, des insatisfaits cherchaient Dieu dans les tables. Et par dizaines, des hommes qui s’étaient eux-mêmes sacrés maîtres, pontifes et prophètes, répandaient sans discernement des doctrines dangereuses ou imprudentes.
Pouquoi les désigner ? Mon intention n’est pas de polémiquer. Et il n’importe pas de savoir pour qui travaillait tel ou tel de ces faux maîtres ou de ces mauvais maîtres : Intelligence Service, Stupre, Espionnage ou Satanisme.
Quelques détraqués, quelques charlatans, parmi eux, mais fort peu. Au contraire, des esprits forts lucides en général, et, pour quelques-uns, lucidement malfaisants. Je connais des cas où ces mages, sciemment, par leur volonté, ont tué. Et d’autres cas plus nombreux où ils ont voulu tuer.
Le moins qu’ils puissent est de répandre l’erreur et de masquer aux naïfs qui les écoutent les responsabilités qu’entraîne tout éveil de conscience.
Les gens de bonne foi ou d’esprit faible risquaient par trop d’être égarés.
Ils risquaient par trop d’être changés en instruments entre des mains brutales, de devenir de la viande à expériences, ou tout au moins de boire un vin qui n’est point fait pour les cerveaux fragiles ni pour les caractères que peut tenter la réalisation des désirs.
Un soir, j’étais allé assister à une conférence publique. Un homme à qui l’on avait donné le titre d’Instructeur (et qui était sans doute digne d’instruire mais qui instruisait à tort et à travers) disait : « Libérez-vous, violemment ». Certes, il faut se libérer et de toutes les entraves que l’on a nouées soi-même, de toutes celles que nous infligent nos propres pensées, de tous les effets dont nous avons voulu les causes. Mais, près de moi, se tenait un chauffeur de taxi. Il s’était lassé d’attendre dans la rue ; il avait passé le seuil sans gardiens, poussé la porte ; il écoutait. Et il comprenait : « Libérez-vous de la Société ; brisez tout sur votre chemin… »
Ainsi, l’Instructeur, fidèle à ses théories, inattentif à son auditoire, agissait en mauvais Maître…

Les temps aujourd’hui ont mûri. On peut proclamer ce qui est vrai : il y a des maîtres et l’heure est venue de les attendre.
Mais le discernement, c’est à ceux qui veulent attendre qu’il faut le souhaiter, puisque les occultistes imprudents, porteurs de torches ou de lumignons qui mettent le feu partout, inutilement, ne l’ont pas et ne l’auront jamais. Attendez avec discernement, ou n’attendez point.
Si vous êtes incapables de reconnaître le vrai Maître des faux Maîtres, écartez-vous de tout ce qui prend l’aspect de sentier. Restez sur la grand’route. Elle est longue ; elle ne mène peut-être pas du premier coup au bout du bout du monde ; mais elle est sûre.
Rien n’oblige les hommes à devenir tout de suite de vrais chrétiens selon le Christ, des chrétiens qui ont « arraché leur oeil » et « coupé leur main ». Rien ne les oblige même pour l’instant, à savoir qu’il faut passer par le Christ pour atteindre au Royaume de Dieu.
Qu’ils apprennent seulement que ce royaume, on n’y atteint pas sans guide. On n’y atteint pas par ses propres moyens. Qu’ils essaient de suivre le Christ s’ils l’osent, si, ayant vraiment lu les Evangiles, ils ont la force et le courage de suivre le Christ. Qu’ils essaient…
S’ils y échouent et qu’ils persistent dans leur volonté d’avancement, alors sans doute leur faudra-t-il attendre un Maître qui les mène à cet état chrétien.
Ce sera peut-être un prêtre et peut-être un laïc ; peut-être un Occidental et peut-être un Oriental ; peut-être un catholique et peut-être un musulman, un juif, un bouddhiste, et peut-être tout cela à la fois ; peut-être sera-t-il vêtu en mendiant et peut-être aura-t-il au doigt une pierre précieuse. Mais comment le reconnaître ?
Comment ne pas passer à côté de lui les yeux fermés et perdre ainsi la seule chance que l’on avait de le rencontrer ?
Comment, aussi, ne pas courir d’un faux maître à un autre, en usant son temps, ses forces et sa foi, en s’exposant à accumuler sur soi des erreurs graves, dangereuses ?
Pensez à Klingsor. Ecartez-vous en les plaignant, des orgueilleux, de ceux qui cherchent ou obtiennent des « pouvoirs » aux buts égoïstes, des luxurieux, des colériques. Ce ne sont pas des Maîtres purs. Ce ne sont pas des Maîtres.
Ils peuvent posséder des sciences occultes, connaître des talismans efficaces, avoir les formules qui amènent la pluie… Ecartez-vous d’eux.
Le Maître, l’homme que vous pourrez écouter en pleine confiance, ne tentera pas de vous mener à lui, mais à vous-même.
Il sera doux avec les doux.
Il parlera le langage de votre intelligence parce qu’il descendra sans effort jusqu’à vous.
IL RAYONNERA DE PAIX, et jamais vous ne surprendrez en lui un éclat de voix rauque, un geste désharmonieux.
Il sera sans orgueil.
Il s’inclinera devant les enfants parce que son Dieu est aussi dans les enfants.
Il sera devant vous comme peut être devant vous un arbre ou un ciel d’étoiles, parce qu’il sera un avec la Vie.
Les humbles aimeront sa simplicité et les intellectuels ne le verront pas sourire quand il leur expliquera des signes et des nombres qu’ils apprendront de mémoire sans en être changés.
Il ne demandera pas à être servi, mais seulement à servir ceux qui voudront bien l’entendre. Et quand il se sera dépensé pour eux, il les remerciera de leur patience à l’écouter.
Il ne s’étonnera point de n’être pas compris et demandera : « Ai-je assez bien expliqué ? »
Il donnera à ceux qui le suivront toute la lumière qu’ils pourront contenir. Et jamais plus. Car il ne voudra être responsable d’aucun mal qui puisse survenir à quiconque.
Il vous conseillera de vivre avec équilibre et vous demandera de ne charger que progressivement et également les plateaux de votre balance.
Il n’exigera point des boiteux qu’ils courent, des aveugles qu’ils voient, des humains qu’ils se transforment en anachorètes. Mais avec sagesse, avec bonté, il leur montrera à ne plus boîter, à distinguer les formes et les couleurs ; il leur montrera quel chemin ont parcouru les ermites.
Celui-là, si vous le rencontrez, vous pouvez le suivre… Il existe.